CONTEXTE

Le réchauffement climatique et l’empreinte du secteur de la construction

  • Le 28 Juillet 2022, nous avons consommé 1,75 planètes. En 2000, c’était le 1er novembre. Ces cinquante dernières années, la consommation des ressources naturelles et des matières premières par l’homme a été multipliée par dix [1].

    [1] ADEME, « Les défis de la transition, Economie circulaire », consultable sur : www.ademe.fr/les-defis-de-la-transition/economie-circulaire/

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  • L’urbanisation et la construction jouent un rôle déterminant dans cette consommation des ressources. « La surface des espaces urbains a doublé ces trente dernières années, et devrait s’étendre d’encore 1,2 millions de kilomètres carrés d’ici 2050. Cette conquête des campagnes par les villes correspond à l’équivalent d’une ville comme Londres toutes les sept semaines, ou plus de 30m² toutes les secondes. » [1] L’urbanisation accélérée s’associe à une artificialisation des sols galopante : +72% de sols artificialisés sur le sol métropolitain au cours des quatre dernières décennies[2].

    [1] Sylvain Grisot, Manifeste pour un urbanise circulaire, pour des alternatives concrètes à l’étalement de la ville, Rennes, Editions Apogée, 2021, p. 25-26
    [2] https://www.ademe.fr/les-defis-de-la-transition/urbanisme-durable/

  • « En 2018 la construction et l’exploitation des bâtiments représentaient 38% de la consommation d’énergie finale[1] mondiale et plus de 40% des émissions de CO2 liées à l’énergie. L’exploitation des bâtiments (chauffage, refroidissement, éclairage etc…) représente 28% des émissions mondiales de CO2 et 11% sont attribuées aux émissions de CO2 incorporées[2]. »[3]

    [1] Définition énergie finale ?
    [2] Definition Emisson de CO² incorporé ?
    [3] Karim Beddiar, Aurélie Cleraux, Pascal Chazal, Construction hors-site, DfMA, modulaire, BIM : l’industrialisation du bâtiment, Malakoff, DUNOD, 2021.

  • Les conséquences de la construction neuve sont multiples : consommation des matières premières et des sols, émission de CO2, production de déchets. Tandis que dans le parc de logements existant, la surconsommation énergétique se poursuit souvent, faute d’une rénovation suffisante. « 23% des émissions carbone en France sont directement liées à l’habitat. Or, 75% des travaux de rénovation portant sur les maisons individuelles ne permettent pas de changer de classe dans le diagnostic de performance énergétique (DPE), car ils sont trop partiels et ne disposent pas d’une vision globale de ce que serait un parcours de rénovation performante. » [1]

    [1] Ordre des architectes, Archigraphie 2022, Observatoire de la profession d’architecte, Synthèse, 30 novembre 2022, p. 8.

  • Face à ces constats alarmants, plusieurs pistes ont déjà été identifiées. Le secteur de la rénovation et de la réhabilitation est en pleine croissance. En 2020, le marché de la construction neuve représentait près de 32% de la production du secteur du BTP, contre 44% pour l’entretien et la rénovation[1].

    [1]Ibid.

  • Dans le domaine de l’urbanisme, la loi climat et résilience du 22 août 2021 a formulé un double objectif : réduire de moitié le rythme d'artificialisation nouvelle entre 2021 et 2031 par rapport à la décennie précédente et atteindre d'ici à 2050 une artificialisation nette de 0% (ZAN), c'est-à-dire au moins autant de surfaces "renaturées" que de surfaces artificialisées[1].

    [1] https://www.vie-publique.fr/loi/288650-proposition-de-loi-zero-artificialisation-nette-au-coeur-des-territoires

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  • Travailler avec les ressources du déjà-là est désormais une nécessité. « Le déjà-là est bien connu en architecture, c’est celui du lieu, de ses traces physiques et imaginaires, de ses pratiques pétrifiées dans des figures, de ses mémoires converties en gestes ou en paroles et, bien sûr, de ses disponibilités (de matière, de sociabilités, de réseaux géographiques, etc.). »[1]

    [1] Patrick Perez, « Le désir et le déjà-là », dans Encore Heureux : Nicolas Delon, Julien Choppin, Sébastien Eymard, Lieux infinis, Construire des bâtiments ou des lieux ?, Paris, Editions B42, 2018, p.101-102.

LE DEJA LA

Une pratique ancienne

  • La pratique du réemploi et du recyclage des édifices et des tracés urbains s’enracine dans l’histoire depuis l’antiquité. Si les premiers traités d’architecture n’en font pas mention, se consacrant exclusivement à la construction neuve[1], le phénomène est déjà observable à différentes échelles, depuis le théâtre Marcellus à Rome conservé grâce à sa transformation en forteresse au Moyen Âge puis en palais à la Renaissance, jusqu’aux tracés des camps romains qui ont structuré nombre de villes européennes en grilles orthogonales axées selon le cardo et le decumanus. La ville s’est toujours construite sur le déjà-là, en intégrant non seulement les créations humaines mais aussi le paysage, la topographie, les cours d’eau, les ressources.

    [1] Vitruve (-15), De l'architecture, Paris, Les Belles Lettres, 2015. Léon Batista Alberti (1485), L'architecture et art de bien bastir, Paris, Hachette Bnf, 2012.

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  • Françoise Choay retrace l’histoire de cette pratique dans L’Allégorie du Patrimoine[1] et montre comment la vision du patrimoine a évolué en parallèle des doctrines de conservation, de restauration, puis de réhabilitation. Après les premiers travaux des antiquaires au XVIIe siècle, puis la prise de conscience patrimoniale issue du vandalisme de la Révolution française, le XIXe siècle a vu l’émergence de débats ardents sur la manière de conserver ou de restaurer : en réinventant une architecture d’origine souvent mythifiée (Viollet-le-Duc[2]), en respectant au contraire l’authenticité du patrimoine au point de le figer parfois à l’état de ruine romantique (John Ruskin[3]), en s’adaptant à la particularité de chaque type de patrimoine (Boito[4]) ou en évaluant les valeurs de l’édifice pour penser sa conservation ou sa transformation (Riegl[5]), entre valeur de mémoire, valeur d’usage et valeur d’art.

    [1] Françoise Choay, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Seuil, 1996.
    [2] Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Tome 8, « Restauration », Paris, B. Bance, A. Morel, 1854 à 1868.
    [3] John Ruskin (1849), Les Sept Lampes de l'Architecture, Paris, Éditions Klincksieck, 2008.
    [4] Camillo Boito (1893), Conserver ou restaurer ?, Paris, ed. L’imprimeur, 2000.
    [5] Alois Riegl (1903), Le culte moderne des monuments, Paris, Seuil, 1984.

  • A cette phase de théorisation des projets patrimoniaux a succédé au XXe siècle un lent processus d’élargissement de la notion de patrimoine : elle quitte progressivement le champ des monuments historiques pour englober peu à peu les ensembles urbains, les paysages, les architectures mineures telles que les bâtiments d’habitation, les bureaux, voire certaines usines.

  • Cet élargissement progressif s’accélère dans la deuxième moitié du XXe siècle grâce à la mise au point d’outils de sauvegarde comme les Plans de sauvegarde et de mise en valeur (1962) ou la création d’organismes tels que Docomomo [1] (1988), consacré à la documentation, la valorisation et la protection de l’architecture, de l’urbanisme et des paysages du XXe siècle. Alors que la période post-moderne revient à partir des années 1970 sur les acquis de l’histoire comme alternative critique à l’utopie progressiste du Mouvement moderne, la conscience patrimoniale englobe désormais la ville dans son ensemble, tant dans sa dimension concrète que dans ses mécanismes, porteurs de qualité urbaine durable. Les recherches urbaines de cette époque [2] permettent d’identifier les formes urbaines historiques, les logiques de sédimentation et de densification, réinscrivant le projet urbain dans une approche contextuelle du déjà-là.‍‍
    Suivant de près les phénomènes de désaffectation des édifices, par exemple dans le cadre de la désindustrialisation, ou encore dans les phases de critique des Grands ensembles, le processus de patrimonialisation va progressivement questionner chaque destruction, interrogeant de plus en plus sa pertinence au prisme de la valorisation du déjà-là, sous toutes ses formes.

    [1] Docomomo International est un organisme à but non lucratif : « International working party for DOcument and COnservation of Buildings, sites and neighbourhoods of the MOdern MOvement »
    [2] Philippe Panerai, Jean-Charles Depaule, Marcelle Demorgon (1980), Analyse urbaine, Marseille, ed. Parenthèse, 1999. Leonardo Benevolo (1976), Histoire de la ville, Marseille, Ed. Parenthèses Editions, 1995.

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Un renouveau récent

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    Depuis deux décennies environ, sur fond de crise climatique et de prise de conscience de la finitude des ressources, la valorisation du patrimoine existant revêt une pertinence accrue. Dans cette perspective, la « Stratégie Nationale pour l'Architecture », en réponse aux enjeux sociétaux majeurs identifiés par le Ministère de la Culture[1], interroge les mutations auxquelles notre métier fait face et donne une large place à l’économie des ressources et à la réhabilitation.

    [1] Stratégie développée en 6 axes dont notamment, l’axe 2 : Prendre en compte l’héritage architectural des XXe et XXIe siècles et développer l’intervention architecturale pour valoriser et transformer le cadre bâti existant.

    Stratégie nationale pour l’architecture, publiée par le Ministère de la Culture, le Mardi 20 Octobre 2015

  • Mais d’autres facteurs encore renouvellent notre vision du déjà-là et de son potentiel de transformation. La raréfaction des fonciers, l’intégration réglementaire du bilan carbone dans la Règlementation Energétique 2020 et du bilan démolition dans ses versions futures et la crise énergétique annoncent une mutation dans les métiers du bâtiment.

  • Une grande variété de conceptions architecturales, tant dans leurs démarches que dans leurs résultats, existe aujourd’hui en réhabilitation, selon les lieux, les acteurs, les programmes et leur taille mais aussi en fonction de la personnalité des architectes et de celle des maîtres d’ouvrages.

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    Mais au-delà des positions personnelles, c’est aussi le type d’opérations sur l’existant qui s’est ouvert au fur et à mesure de la complexification et de la diversification de ce champ d’action en pleine croissance. Restauration, réhabilitation lourde ou légère, reconversion[1], ainsi que les hybridations multiples entre ces différents modes de transformation permettent d’aborder l’existant selon ses valeurs et ses potentiels, selon les besoins et les enjeux actuels, selon les techniques et les ressources disponibles.

    [1] Voir le glossaire établi grâce à l’ouvrage de Pascale Joffroy, Marianne Fleury, La réhabilitation des bâtiments : conserver, améliorer, restructurer les logements et les équipements, Paris, Le Moniteur, 1999.

  • La loi SRU promulguée en 2000, puis les programmes ANRU, ont donné les moyens d’une approche globale de requalification des quartiers. S’inscrivant dans la continuité des réhabilitations des Grands ensembles amorcées dans les 1980 et 1990, ces programmes s’en distinguent par une attention plus marquée aux valeurs de l’existant et à l’urbanité spécifique de ces quartiers. Penser l’échelle urbaine permet aussi d’interroger les connexions, les nouvelles mobilités, et l’aménagement durable du territoire.

  • Historiquement, la rénovation urbaine a été marquée par la résolution des problèmes d’insalubrité, puis de manque de confort du logement en termes d’équipements sanitaires notamment. Ces problèmes étant globalement traités, d’autres questions ont émergé pour améliorer les conditions d’habitat. La qualité urbaine est examinée dès les années 1970, et fait encore l’objet de requalification des espaces publics, d’accroissement des équipements et des transports. L’insuffisance de performances thermiques du bâti s’y ajoute désormais, dans une perspective d’économie d’énergie et de confort d’ambiance de l’habitat.

  • La proportion des opérations de réhabilitation par rapport aux opérations neuves ne cesse de croître. Cette pratique, en se répandant, entraîne un mouvement vertueux d’accentuation des politiques de préservation qui, d’exceptionnelles, deviennent ordinaires.

    L’entretien et la rénovation du parc immobilier devient également une pratique ordinaire pour les bailleurs qui multiplient les opérations de réhabilitation thermique. De nouveaux marchés et de nouvelles spécialisations caractérisent ainsi notre quotidien et s’ouvrent aux promoteurs, collectivités, particuliers et usagers de la ville.